Là où l’on vend, où l’on marche, où l’on vit : Gérald Bataille noyée dans la saleté
Décembre. Un mois qui devrait annoncer les fêtes, l’effervescence, la vie. Mais sur la route de Gérald Bataille, à Delmas 33, c’est un décor de fin du monde qui accueille chaque passant. La rue n’est plus une rue : c’est un couloir de déchets. Des montagnes de plastiques, de sacs éventrés, de restes en décomposition, d’odeurs suffocantes. Un paysage où l’on marche comme on traverse un champ de bataille, en essayant simplement de ne pas glisser dans la boue mêlée aux immondices.
Et pourtant, dans ce chaos, la vie continue. Les marchands déplient leurs bâches au milieu de la puanteur. Les étals s’installent à quelques centimètres de sacs poubelles éclatés. Les clients marchent en équilibre au-dessus d’un sol qui n’en est plus un. Aucun espace propre, aucun refuge. Le commerce se fait dans la saleté la plus totale, comme si le pays s’était résigné à vivre ainsi. Comme si tout était devenu normal.
Le plus choquant, c’est de voir les enfants passer dans ce décor. Cartables au dos, uniformes bien repassés, ils se fraient un chemin au milieu des détritus pour aller à l’école. C’est cette même route que prennent les travailleurs, les mères de famille, les chauffeurs. Une population entière obligée de respirer ce poison chaque matin, comme si elle n’avait pas déjà assez de combats à mener.
Alors la question se pose, brutalement : où sont les autorités ? Comment un espace aussi stratégique, aussi fréquenté, peut-il être abandonné de manière aussi flagrante ? Comment accepter qu’en plein mois de décembre, alors que la circulation s’intensifie et que les risques sanitaires explosent, aucune action, aucune urgence, aucun plan ne soit déclenché ?
Ce qui se passe à Gérald Bataille est une crise de santé publique. Une bombe invisible qui libère ses toxines dans l’air, dans le sol, dans le quotidien des habitants. Les ordures ne sont plus seulement des déchets : elles deviennent vecteurs de maladies, de contamination, de désespoir. À ce stade, ce n’est plus de la négligence ; c’est du sabotage social.
Les autorités ne peuvent plus détourner le regard. Elles ne peuvent plus compter sur l’habitude d’un peuple résilient pour accepter l’inacceptable. Gérald Bataille n’est pas un cas isolé, mais il est aujourd’hui le symbole le plus violent d’une défaillance totale de gestion. Il suffirait de venir, de regarder, de respirer dix secondes pour comprendre l’urgence.
Haïti mérite mieux que cette indifférence. La population mérite des rues où l’on peut marcher sans risquer sa santé. Les enfants méritent un chemin vers l’école qui ne soit pas un corridor de maladies. Les marchands méritent un espace digne où gagner leur vie.
La crise est là, criante, étalée à même le sol. Il est temps que les autorités descendent de leurs bureaux climatisés et regardent Gérald Bataille en face. Car ce n’est plus seulement une route recouverte de déchets : c’est un peuple qui étouffe sous le poids de l’abandon.

