La transition haïtienne : promesses envolées, désastres restés
Par : Inel Torchon
En 2026, le Palais national n’a pas incarné la souveraineté retrouvée mais plutôt l’échec d’une transition politique présentée comme salvatrice. Le mandat du Conseil présidentiel de transition, qui a pris fin le 7 février, devait redonner confiance à la population et remettre l’État sur ses rails. Il restera dans l’histoire comme l’une des expériences politiques les plus coûteuses, improductives et décriées de la République d’Haïti.
Louis Gérald Gilles, Smith Augustin, Edgard Leblanc Fils, Fritz Alphonse Jean, Leslie Voltaire, Laurent Saint Cyr, Emmanuel Vertilaire, Régine Abraham et Frinel Joseph resteront associés à une présidence collective sans cap clair ni résultats tangibles. Aux yeux de nombreux observateurs, ils ont incarné une gouvernance éclatée, déconnectée des réalités quotidiennes de la population, alors que le pays sombrait dans l’insécurité, la misère et l’effondrement institutionnel.
Des rapports d’organisations de défense des droits humains, notamment la RNDDH lors de sa conférence de presse du 28 avril 2025, ont dénoncé l’utilisation abusive des fonds publics et l’absence de résultats concrets. L’économiste Enomy Germain a qualifié cette gouvernance de désastre national, une analyse reprise par plusieurs médias, dont Le Relais Haïti, au début de l’année 2026. Ces constats ont renforcé le sentiment d’un profond divorce entre les autorités de transition et les attentes populaires.
Sur le terrain, la situation était implacable. L’État ne contrôlait qu’une portion infime du territoire, tandis que les groupes armés imposaient leur loi par les enlèvements, les viols, les pillages et les assassinats. Les élections promises n’ont jamais eu lieu et la misère s’est enracinée dans toutes les couches de la société. Pendant ce temps, les partis politiques traditionnels ont entretenu l’opportunisme et les élites économiques ont continué à capter les richesses nationales au détriment du bien commun.
À cette crise multidimensionnelle se sont ajoutées des manœuvres internes visant à déstabiliser l’équilibre institutionnel déjà fragile. Plusieurs initiatives du Conseil présidentiel de transition ont été jugées illégales et contraires à leur propre cadre statutaire. Le constitutionnaliste Josué Pierre Louis les a publiquement dénoncées comme dangereuses pour un pays déjà au bord de l’implosion institutionnelle.
Depuis la fin du mandat de la transition, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé exerce seul le pouvoir exécutif, dans un exécutif monocéphale dont il est le chef. Pour une partie de l’opinion publique, il est apparu comme un facteur de stabilité relative, assurant la continuité minimale de l’État et évitant un vide institutionnel total. Son maintien à la tête du gouvernement a été perçu comme un rempart provisoire face à l’effondrement des institutions, dans un contexte marqué par un soutien diplomatique affirmé des États-Unis.
Cependant, la présence visible de moyens militaires américains dans les eaux territoriales haïtiennes et à l’aéroport international Toussaint Louverture a soulevé de sérieuses interrogations. Intervention militaire, occupation ou assistance sécuritaire exceptionnelle, la population haïtienne a exigé des explications claires, conformément à la Constitution qui interdit toute présence armée étrangère sans cadre légal explicite.
Si cette présence résultait d’un accord officiel, le pays était en droit de connaître sa nature, ses objectifs et ses limites. Si aucun consentement n’avait été donné, la question d’une occupation internationale de fait se posait avec gravité. Dans les deux cas, le silence des autorités ne pouvait constituer une réponse acceptable dans un État qui se réclame encore de la légalité constitutionnelle.
Haïti n’était pas en guerre contre une nation étrangère. Elle l’était contre des groupes criminels lourdement armés, soutenus par des réseaux transnationaux, des complicités politiques et des intérêts économiques. Toute assistance extérieure ne pouvait être légitime que si elle visait clairement la sécurisation du territoire, le contrôle des ports et des frontières et l’arrêt du trafic d’armes.
Au-delà de la sécurité immédiate, la crise haïtienne appelait un véritable projet de reconstruction. L’idée d’un plan d’envergure comparable au plan Marshall ne pouvait être transposée mécaniquement, mais elle soulignait l’urgence d’un plan de stabilisation et de reconstruction institutionnelle fondé sur la restauration de l’ordre, la relance économique et la refondation de l’État.
La présence militaire étrangère, à elle seule, n’a jamais sauvé Haïti. Mal encadrée, elle enferme le pays dans une dépendance prolongée. Bien définie, limitée dans le temps et accompagnée d’un projet national clair, elle peut devenir un outil temporaire de reconquête de l’autorité publique et de consolidation de la souveraineté.
L’histoire jugera sévèrement les illusions, les compromissions et les responsabilités de cette transition. Elle retiendra également ceux qui auront osé rompre le silence lorsque le mutisme devenait complice. Haïti n’a plus besoin de transitions factices ni de présidences symboliques. Elle a besoin de vérité, de responsabilité et d’un cap clair vers sa reconstruction.

