Le Venezuela face aux États-Unis : souveraineté, sanctions et faillite du droit international
Par Inel Torchon, diplomate et analyste en relations internationales
La crise vénézuélienne ne peut être comprise uniquement à travers le prisme des sanctions économiques ou de la lutte contre le narcotrafic. Dans une analyse approfondie, le diplomate Inel Torchon démontre que l’interventionnisme américain au Venezuela s’inscrit dans une dynamique plus large de fragilisation du droit international et de remise en cause du principe fondamental de souveraineté des États.
La souveraineté, pilier fondateur de l’ordre international
Depuis Jean Bodin au XVIᵉ siècle, la souveraineté est définie comme le pouvoir suprême et exclusif de l’État sur son territoire et sa population. Cette conception, enrichie par des penseurs comme Carré de Malberg, Max Weber ou Raymond Aron, demeure au cœur du droit international moderne. La Convention de Montevideo de 1933 en a précisé les critères essentiels, confirmant qu’un État existe juridiquement indépendamment du mode d’accession au pouvoir de ses dirigeants.
Pour Inel Torchon, ce rappel théorique est essentiel. Il permet de comprendre que la légitimité internationale d’un État repose sur sa capacité à gouverner, non sur l’acceptation idéologique de son régime par une puissance étrangère.
Le droit international face à l’asymétrie des puissances
L’auteur souligne que le droit international, bien qu’issu d’une longue évolution historique, reste structurellement vulnérable. L’absence d’une véritable gendarmerie mondiale et le rôle prépondérant des grandes puissances ont conduit à un système où les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale imposent les règles, tout en s’en exemptant parfois.
La conférence de Yalta et la création du Conseil de sécurité de l’ONU ont institutionnalisé cette asymétrie. Le droit de veto, censé préserver la stabilité mondiale, est devenu un outil de blocage qui empêche toute sanction effective contre les grandes puissances, même en cas de violation manifeste de la Charte des Nations Unies.
Le dollar et les sanctions comme instruments de domination
Inel Torchon met en évidence le rôle central du dollar dans l’architecture du pouvoir américain. Depuis les accords de Bretton Woods, la monnaie américaine est devenue un levier stratégique permettant aux États-Unis d’imposer des sanctions extraterritoriales. À travers des dispositifs juridiques comme l’IEEPA ou l’OFAC, Washington peut geler des avoirs, bloquer des transactions et asphyxier économiquement des États sans recourir à la force militaire directe.
Dans le cas du Venezuela, ces sanctions ont été justifiées par la lutte contre le narcotrafic et la défense de la sécurité nationale américaine. Toutefois, selon l’auteur, elles relèvent davantage d’une stratégie géopolitique visant à affaiblir un régime jugé hostile qu’à faire respecter un ordre juridique international consensuel.
Le Venezuela, un cas emblématique de violation de souveraineté
L’analyse d’Inel Torchon est particulièrement sévère sur les opérations militaires et sécuritaires américaines dans les eaux et l’espace stratégique vénézuéliens. Il rappelle que toute intrusion dans les eaux territoriales d’un État constitue une violation de souveraineté au regard de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.
Plus grave encore, l’auteur estime que l’arrestation ou l’exfiltration forcée d’un chef d’État en exercice, sans mandat du Conseil de sécurité, viole non seulement la souveraineté de l’État concerné, mais aussi le principe d’immunité personnelle des chefs d’État, pilier du droit international coutumier.
L’impuissance inquiétante des Nations Unies
Face à ces violations, l’ONU apparaît, selon Torchon, dans une situation d’inconfort chronique. Paralysée par le droit de veto de ses membres permanents, l’organisation peine à faire appliquer ses propres principes. Cette incapacité nourrit un sentiment d’injustice et renforce l’idée d’un ordre international à deux vitesses, où le droit s’applique aux faibles mais se négocie pour les puissants.
Une crise du droit international au-delà du Venezuela
Au-delà du cas vénézuélien, Inel Torchon alerte sur une crise systémique du droit international. L’unilatéralisme, l’instrumentalisation des sanctions et la judiciarisation extraterritoriale des conflits affaiblissent les normes communes et menacent la stabilité mondiale.
Pour l’auteur, la question centrale n’est donc pas seulement celle de Nicolas Maduro ou du Venezuela, mais celle de la survie même d’un ordre international fondé sur le droit. Sans respect effectif de la souveraineté et sans mécanismes impartiaux d’application des règles, le système international risque de basculer durablement dans la loi du plus fort.

