Paris, le 1e janvier 2026
Un billet à Venel Casséus et mon pays
Quand la défense des privilèges se drape en analyse éclairée; pour une rupture réelle avec la corruption diplomatique
L’argumentaire de M. Jean Venel Casséus, journaliste passé de présentation et ancien agent (ou fonctionnaire) public du ministère de la défense, concernant l’affaire de l’ex-consul de Santiago, s’il se pare des atours d’une dénonciation de la paresse médiatique, révèle en réalité une paresse bien plus grave : celle de la pensée critique lorsqu’elle est mise au service d’une justification de l’ordre établi. En érigeant un récit institutionnel en vérité intangible et en diabolisant toute contradiction comme une « manipulation », sa prose ne sert pas la lumière, mais l’ombre qui entoure depuis trop longtemps la gestion de la diplomatie haïtienne. Il est temps de substituer à cette défense corporatiste une analyse ancrée dans le droit (des relations internationales et des finances publiques), éclairée par les faits, et motivée par l’urgence de sauver ce qui reste de la crédibilité internationale d’Haïti.
- La Convention de Vienne contre l’argument d’autorité : où est la faute ?
M. Casséus fonde son réquisitoire sur une « faute grave » : la négligence et le défaut d’assistance. Prenons une seconde et interrogeons le droit. La Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires, notre boussole à tous, énumère aux articles 5 et 36 les fonctions impératives d’un poste consulaire : protection des ressortissants, délivrance de passeports, défense des intérêts nationaux. Elle est muette sur l’obligation de servir de conciergerie ou d’agence de voyage pour la famille élargie du pouvoir. Où est la négligence lorsque un fonctionnaire, face à une demande, apparemment d’un CPT, sortant du cadre légal et financier de sa mission, marque une réserve ? La véritable faute professionnelle, en droit diplomatique, aurait été de puiser dans les caises publiques, destinées à assister les dizaines de milliers de diaspora haïtienne de la RD, en détresse, pour satisfaire des exigences privées. En qualifiant une éventuelle résistance à de telles pratiques d’« humiliation », on inverse la charge de la responsabilité. L’humiliation, la vraie, est celle infligée à la nation lorsqu’un de ses consulats est transformé en guichet de services personnels.
- Le mirage de « l’incident isolé » face au système de prédation
Le raisonnement de M. Casséus pèche par un isolationnisme analytique commode. Pour prétendre qu’un fonctionnaire manipule l’opinion, il faut d’abord démontrer que son alerte est infondée. Or, le contexte prouve le contraire. Cet incident n’est pas une exception ; il est la manifestation ponctuelle d’un système. Quelques mois à peine avant cette affaire, la Citibank fermait tous les comptes de l’ambassade et des consulats haïtiens aux États-Unis pour mauvaise gestion des fonds, restituant près de 6,5 millions de dollars initialement destinés à la construction du consulat de Miami. Où est la manipulation, et où est le fait vérifié, documenté par une institution financière de premier plan ?
Pire, cette somme faramineuse est aujourd’hui au cœur d’un nouveau scandale. Le projet du consulat de Miami, toujours inexistant, serait un vaste chantier de malversations, selon des sources diplomatiques, où des fonds sont détournés vers des réparations inutiles et des loyers exorbitants. Pire encore, lorsque dans la représentation diplomatique haïtienne au Maroc, un homme, ancien DG, est nommé par une simple lettre du Ministère de l’Intérieur pour gérer les passeports. Primo, il n’existe pas une grande communauté haïtienne demanderesse de documents de voyage au Maroc; secundo, il n’a jamais mis les pieds au royaume. Donc, les autorités marocaines n’ont pas dans leur registre ni de nom, ni d’actes l’y autorisant.
Quand on sait que ce même apparaît dans plusieurs scandales financiers distincts touchant la représentation consulaire. Est-ce encore de la « manipulation de l’opinion » que de connecter ces points ?
C’est simplement faire son travail d’analyse contextuelle que M. Casséus appelle de ses vœux, mais qu’il refuse d’appliquer lorsque les faits dérangent.
- La fabrique du bouc émissaire : de la responsabilité systémique à la faute individuelle
La stratégie rhétorique est classique et efficace : pour éviter de discuter du fond, la légitimité de l’usage des fonds publics, on discrédite la source et on emotionalise le débat. En présentant le fonctionnaire révoqué comme un manipulateur (peut être qu’il est) et les membres de la famille ducondeiller présidentiel comme des victimes, M. Casséus esquisse un drame moral qui occulte la question financière et juridique. Cette « narration de corruption » qu’il dénonce n’a pas à être « greffée » artificiellement ; elle s’impose d’elle-même par la récurrence des faits.
Son texte, involontairement présumé-je, démontre le problème majeur : il n’autorise effectivement aucune autorité à faire payer ses vacances par le consulat, mais il construit un édifice argumentatif si solide pour défendre une sanction administrative qu’il en vient à justifier, en creux, que toute demande émanant du pouvoir est par essence légitime. C’est cette confusion entre l’intérêt de l’État et le service des intérêts privés de ses hauts représentants qui est le terreau de la corruption. En focalisant le débat sur la psychologie supposée d’un ex-consul, on détourne le regard du vrai scandale : la transformation systémique de postes diplomatiques en sinécures et en coffres-forts pour une classe politique. Un rapport dénoncé parle de 26 à 62 nominations opaques à Miami, un « personnel pléthorique recommandé par des conseillers-présidents ». Voilà le sujet.
Pour un nouveau pacte diplomatique haïtien
Non, l’affaire de Santiago n’est pas un symptôme de la manipulation des médias. Elle est le symptôme de l’épuisement d’un système. Un système où les ressources de la diaspora, pourtant cruciales, sont siphonnées. Un système où la colère légitime face à ces abus est taxée de légèreté intellectuelle. Un système que des voix, pourtant éclairées, choisissent de défendre par un raisonnement circulaire.
Il ne s’agit pas de prendre parti pour un homme, mais pour des principes. Le premier est celui-ci : les finances publiques sont sacrées et intouchables, surtout à l’étranger où elles symbolisent la dignité de la nation. Le second : la diplomatie haïtienne a besoin non de courtisans, mais de professionnels compétents, protégés par la loi contre les pressions indues.
L’appel n’est donc pas à la polémique stérile, mais à une rupture salvatrice. Il faut une diplomatie transparente (avec une comptabilité publique et auditable par les institutions de contrôle comme l’IGF, l’ULCC, la CSC/CA et les organes de contrôle du MAE), compétente (basée sur le mérite et la connaissance du droit international), et frugale (dévouée à sa mission régalienne, non aux caprices des puissants).
Cesser de voir dans chaque lanceur d’alerte un manipulateur, et commencer à voir dans chaque dérive financière une trahison du mandat populaire (bien qu’il n’en ait pas eu). La véritable manipulation, la plus corrosive, est celle qui consiste à faire passer la défense d’intérêts privés pour la défense de l’autorité de l’État.
Haïti mérite mieux.
Sa diaspora, qui finance malgré tout ces structures, mérite mieux.
L’heure n’est plus à l’apologie des pratiques anciennes sous couvert de sophistication analytique, mais à un courageux et radical aggiornamento.
Rostonn Brutus
Ancien Inspecteur des Finances

