TRIBUNE – OPINION
Quand les accusations de corruption deviennent des armes d’assassinat de caractère
Le cas du MJSAC et la dérive des enquêtes médiatisées
Par Jean Wisler Duval, Universitaire, Fiscaliste et Spécialiste en Éthique publique
Dans une démocratie fragile comme celle d’Haïti, l’arme de la dénonciation publique peut être un outil de justice ou un outil de destruction, selon qui la manie. Le récent rapport du regroupement Ensemble Contre la Corruption (ECC) visant le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) et sa titulaire, Madame Niola Lynn Sarah Dévalis Octavius, illustre à quel point la frontière entre l’enquête citoyenne légitime et le lynchage médiatique organisé peut devenir floue, voire dangereuse.
La vérité n’est pas un slogan
Tout commence par une réalité inévitable : la suspicion envers les institutions publiques est aujourd’hui généralisée, alimentée par des années de malversations, de mauvaise gouvernance et d’impunité. Ce contexte offre un terreau fertile à toute forme d’accusation fondée ou non tant qu’elle porte le sceau de la lutte contre la corruption.
Mais dénoncer ne signifie pas détruire. Informer ne veut pas dire accuser sans preuves. Et encore moins quand les méthodes d’enquête violent le droit au contradictoire, l’examen rigoureux des faits, et les principes élémentaires de justice procédurale.
Réformer, c’est déranger
Depuis son arrivée au MJSAC, la ministre Octavius a lancé des réformes visant à assainir les finances, mettre fin aux contrats fictifs, réorganiser les programmes de jeunesse, et réduire les zones d’opacité budgétaire. Ces gestes, salués par certains, ont irrité des intérêts bien installés dans la bureaucratie, dans le réseau des sous-traitants publics, et parfois même dans la sphère politique.
Il n’est donc pas surprenant que des résistances apparaissent. Mais ce qui étonne, c’est la violence de la réponse médiatique : un rapport à charge, rédigé sans recueil contradictoire de la version du ministère, truffé d’accusations non sourcées, et surtout sans preuve matérielle formelle.
Des erreurs méthodologiques lourdes
Le rapport ECC présente des témoignages anonymes, confond des faits administratifs avec des fautes de gestion, ignore les règles légales de décaissement, et omet volontairement des éléments clés.
Par exemple, une cessation de contrat du 20 septembre 2024, dûment communiquée au MEF pour 7 décès et 65 abandons, est présentée comme preuve de détournement. Plus encore, aucune plainte individuelle n’est jointe au rapport pour les cas de rançonnement allégués. Aucun audit institutionnel reconnu ne vient étayer les conclusions.
Cette méthode jette un soupçon grave sur les véritables objectifs du rapport : lutte contre la corruption ou élimination politique ciblée ?
Danger : Quand la cause devient un instrument
Il faut le dire clairement : instrumentaliser la lutte contre la corruption pour régler des comptes politiques ou freiner des réformes constitue une menace directe pour l’État de droit.
Cela affaiblit la confiance du public dans les mécanismes de régulation, pousse à la paranoïa collective, et détruit les marges de manœuvre des réformateurs sincères. On ne combat pas l’impunité par la vindicte. On ne réforme pas par la diffamation.
Pour une éthique de l’accusation
Oui, la transparence est un impératif. Oui, tout soupçon mérite vérification. Mais encore faut-il le faire dans un cadre légal, impartial, et méthodologiquement rigoureux.
Cela suppose :
D’offrir un droit de réponse préalable ;
De publier les sources de financement de l’enquête ;
D’éviter les généralisations hâtives ;
De faire valider les données par une tierce institution.
Conclusion
Si le combat contre la corruption devient un prétexte pour abattre des personnalités, étouffer des réformes ou alimenter des ambitions personnelles, alors la cause elle-même est trahie.
Dans le cas du MJSAC, seule une enquête judiciaire impartiale, menée par les institutions constitutionnelles compétentes, peut dire le droit. Tout le reste n’est que rumeur, manipulation, ou stratégie d’intimidation.
Haïti a besoin de justice, pas de spectacles. De réformes, pas de règlements de comptes.
Jean Wisler Duval
Professeur d’université, Fiscaliste, Spécialiste en gouvernance publique

