Reportage – Loyers en dollars, salaires en gourdes, l’équation impossible des familles haïtiennes
Un mercredi matin à Morne Lazarre, un petit quartier de Pétion-Ville, des familles font la queue devant un bureau de change. Dans leurs mains, des liasses de gourdes qu’elles veulent convertir en dollars pour payer leur loyer. Le taux affiché sur le tableau change presque chaque semaine. Certains soupirent, d’autres comptent et recomptent, conscients qu’il manquera toujours quelques billets pour atteindre la somme exigée par le propriétaire.
A Port-au-Prince, se loger est devenu une quête impossible. Ceux qui ont fui les quartiers contrôlés par les gangs se retrouvent piégés par un autre fléau : des loyers fixés en dollars américains, dans un pays où la majorité gagne sa vie en gourdes. Ce paradoxe plonge des milliers de familles dans une pauvreté insupportable.
Marceline, mère célibataire de deux enfants, explique : « J’ai fui Solino après une attaque. Je pensais trouver refuge à Delmas 75, mais le propriétaire m’a demandé 3 000 dollars pour un petit appartement. Mon salaire est de 30 000 gourdes par mois. Comment puis-je survivre ? » Sa voix tremble, mais son regard est déterminé. Elle refuse de retourner dans son ancien quartier, devenu une zone de guerre.
L’insécurité, une machine à déplacer
Depuis plus de trois ans, l’insécurité redessine la carte résidentielle de la capitale. Martissant, Carrefour-Feuilles, Cité Soleil, Bel-Air et Solino se vident peu à peu. Selon l’ONU, plus de 600 000 Haïtiens sont aujourd’hui déplacés à l’intérieur du pays. Chaque offensive armée provoque un nouvel exode, chaque attaque vide quelques rues supplémentaires. Les familles fuient, souvent précipitamment, avec quelques sacs et valises, laissant derrière elles des maisons incendiées ou occupées par des gangs.
A Pétion-Ville, les rues étroites accueillent désormais un flot continu de nouveaux arrivants. Les camions de déménagement débordent de meubles, de matelas et de chaises. On voit des familles traîner leurs affaires à pied, sous un soleil de plomb. Ces scènes, aujourd’hui banales, reflètent l’ampleur de la crise.
« La maison où j’habitais à Caravel a été brûlée. Je suis venu ici avec ma famille. Ils demandent 2800 dollars americain pour deux chambres, payables d’avance pour six mois. Où vais-je trouver cet argent ? » dit Eric, père de trois enfants. Son témoignage est celui de milliers d’autres.
Des loyers en dollars, une gourde qui s’effondre
Du côté des propriétaires, les arguments se répètent. La gourde perd de sa valeur chaque semaine, expliquent-ils, et seul le dollar garantit la stabilité. « Je n’ai pas confiance dans la monnaie locale. Si j’accepte les gourdes, je perds tout au bout de quelques mois », justifie un propriétaire de Puits Blain. Ainsi, la dollarisation du marché locatif s’impose comme une norme non écrite.
Pour les locataires, c’est un casse-tête permanent. Ils doivent courir après les bureaux de change, faire face aux taux abusifs du marché noir et supporter une inflation galopante. Dans une petite pièce sombre près de la Place Saint-Pierre à Pétion-ville, une mère de famille compte ses billets devant un changeur. À chaque transaction, elle perd une partie de ses maigres revenus. « C’est comme si nous travaillions pour enrichir les changeurs et les propriétaires », murmure-t-elle.
Le cercle vicieux est implacable. Plus les familles cherchent des dollars, plus la demande augmente, plus la gourde se déprécie. Et chaque dépréciation entraîne une nouvelle hausse des loyers. Le logement devient un gouffre financier qui aspire toutes les ressources du ménage.
Survivre ou partir
Les classes moyennes, autrefois actives sur le marché locatif, sont étranglées. Les jeunes professionnels, malgré leurs diplômes et leurs emplois stables, se retrouvent dans l’incapacité de louer un appartement décent. « Je travaille juste pour me payer un toit. Je n’ai plus de projets. C’est une prison invisible », confie Mosnel, un informaticien de 31 ans. Beaucoup finissent par envisager l’exil comme seule issue.
Pour les plus pauvres, la réalité est encore plus cruelle. Incapables de payer des loyers exorbitants, ils s’entassent dans des camps de fortune ou des écoles transformées en abris. A Bois Verna, une salle de classe sert désormais de refuge à une dizaine de familles. Des matelas sont alignés sur le sol et les enfants jouent au milieu de sacs de riz et de seaux d’eau. « Nous vivons comme des déplacés de guerre, mais dans notre propre pays », déplore une femme agée qui vit là depuis 13 mois.
Dans ces conditions précaires, les maladies se propagent rapidement, la surpopulation attise les tensions et les violences sexuelles sont monnaie courante. L’insécurité pousse les familles à quitter leur logement, mais c’est le marché locatif qui les prive d’une véritable stabilité.
L’État aux abonnés absents
Face à cette crise, l’Etat haïtien reste muet. Pas de politique de logement social, pas de contrôle des loyers, pas de mécanismes de protection des locataires. Les municipalités laissent faire et les propriétaires imposent leurs conditions. Les rares appels des organisations de défense des droits de l’homme à réguler le marché sont restés lettre morte.
Dans les rues de Pétion-Ville, on croise tous les jours des familles errantes, valises à la main, meubles à la main, chassées de leur logement par l’incapacité de payer. Certaines finissent par s’installer dans des quartiers insalubres, à la merci des gangs qu’elles fuyaient.
Haïti vit une double peine : d’une part, la menace permanente des balles et des enlèvements, d’autre part, la peur d’être expulsé pour ne pas avoir pu payer son loyer en dollars. Tant que l’insécurité et la dollarisation seront de mise, avoir un toit restera un privilège inaccessible pour la majorité.
Lakay Info509
contact@lakayinfo509.com
+509 3706 8096
©️ Septembre 2025. Tous droits réservés. Reproduction interdite, même partielle, à des fins lucratives ou de propagande sans autorisation préalable.

