ÉDITORIAL : Diplomatie haïtienne : si tous les consuls ressemblent à Yverick Delerme Cyril, où va la « modernisation » prônée par Raina Forbin ?
La diplomatie haïtienne a t elle réellement commencé sa mue, ou sommes nous simplement face à une nouvelle opération de communication institutionnelle ? La question mérite d’être posée au moment où le ministère des Affaires étrangères et des Cultes, sous la direction de Raina Forbin, multiplie les annonces autour de la modernisation de ses services.
Numérisation, nouvelles plateformes, réorganisation administrative, professionnalisation : les mots sont ambitieux. Mais une réforme ne se juge pas seulement à la beauté de ses annonces. Elle se mesure à ce que le citoyen constate lorsqu’il franchit la porte d’un consulat.
Et c’est précisément là que le malaise commence.
Le cas du Consul général d’Haïti à Miami, Yverick Delerme Cyril, soulève une interrogation qui dépasse largement sa personne. Il pose la question de la qualité de la représentation diplomatique haïtienne et de la conception que certains responsables se font de leur mission auprès de la diaspora.
Une diplomatie moderne commence par le respect du citoyen
Il faut le rappeler : un consulat n’est pas une simple administration chargée de délivrer des documents.
Pour un Haïtien vivant à l’étranger, le consulat est souvent le visage le plus concret de l’État. C’est l’endroit où il se rend lorsqu’il a besoin d’un passeport, d’un acte officiel, d’une assistance ou d’une orientation.
Lorsqu’un citoyen traverse une période difficile, particulièrement dans un contexte migratoire aussi incertain que celui que connaissent aujourd’hui de nombreux Haïtiens aux États Unis, il attend de son pays autre chose qu’une réponse froide ou strictement bureaucratique.
Il attend de l’écoute.
Il attend de la considération.
Il attend que son pays ne détourne pas le regard.
Voilà pourquoi la modernisation doit commencer par l’humain.
Miami n’est pas un poste comme les autres
Le Consulat général d’Haïti à Miami occupe une position stratégique. La communauté haïtienne de Floride est importante, active et profondément liée à Haïti.
Dans un tel environnement, le consul général doit être davantage qu’un gestionnaire administratif. Il doit être un interlocuteur, un facilitateur, un représentant capable de comprendre les réalités de la communauté et de faire remonter ses préoccupations aux autorités.
Surtout, il doit mesurer le poids de sa parole.
Lorsqu’un consul général parle publiquement, il ne s’exprime jamais dans un vide institutionnel. Même lorsqu’il présente une opinion personnelle, ses propos peuvent être associés à l’État qu’il représente.
La diplomatie exige donc de la mesure, de la prudence et du discernement.
Ce n’est pas une question de personnalité. C’est une question de fonction.
Le TPS révèle les faiblesses de notre diplomatie
La fin du TPS pour les Haïtiens aux États Unis constitue un test majeur.
Des milliers de compatriotes sont confrontés à l’incertitude, à la peur de l’expulsion et, pour certains, à la perspective d’un retour dans un pays qu’ils ont quitté depuis de nombreuses années.
Dans un tel contexte, que devrait faire une diplomatie moderne ?
Anticiper.
Informer.
Accompagner.
Préparer les institutions nationales.
Faciliter la réintégration.
Et surtout, parler à ces citoyens avec dignité.
La diaspora ne demande pas nécessairement des privilèges. Elle demande de ne pas être traitée comme une charge.
Elle demande que l’État se souvienne qu’elle fait partie de la nation.
La modernisation ne se décrète pas
C’est ici que le discours de Raina Forbin mérite d’être confronté à la réalité.
Nous pouvons créer dix plateformes numériques, dématérialiser vingt procédures et annoncer autant de réformes administratives. Si le citoyen continue de sortir d’un consulat avec le sentiment d’avoir été méprisé, ignoré ou abandonné, alors quelque chose aura échoué.
La technologie facilite le service.
Elle ne constitue pas le service.
Une plateforme peut être moderne. Une administration peut rester archaïque.
La véritable modernisation suppose donc un changement de mentalité : davantage de professionnalisme, de responsabilité, de disponibilité et de respect du citoyen.
Quel profil pour les représentants d’Haïti ?
Il est temps de poser une question que les gouvernements haïtiens évitent trop souvent : sur quels critères choisissons nous nos représentants diplomatiques et consulaires ?
Un poste consulaire ne devrait pas être considéré comme une récompense politique ou une simple affectation administrative.
Il exige des compétences.
Il exige de la maîtrise.
Il exige du jugement.
Il exige également une capacité à représenter dignement la République.
Un consul général doit comprendre que chaque parole, chaque attitude et chaque décision contribuent à construire ou à détruire la confiance de la diaspora envers son pays.
Si Raina Forbin veut véritablement moderniser le MAEC, elle devra donc aller jusqu’au bout de cette logique : moderniser aussi les critères de sélection, d’évaluation et de responsabilisation des représentants haïtiens à l’étranger.
La diaspora mérite mieux
La diaspora haïtienne contribue énormément au fonctionnement du pays. Elle soutient les familles, investit, entreprend, participe à des projets sociaux et entretient des liens permanents avec Haïti.
Pourtant, trop souvent, l’État semble se souvenir d’elle lorsqu’il est question de transferts, d’investissements ou de soutien financier.
Une diplomatie moderne doit rompre avec cette vision utilitariste.
La diaspora n’est pas seulement une source de revenus.
Elle est une composante de la nation.
Elle mérite donc des représentations diplomatiques qui l’écoutent, la respectent et la défendent.
Raina Forbin doit maintenant passer du discours aux résultats
La ministre des Affaires étrangères a fait de la modernisation une promesse forte.
Il lui appartient désormais de démontrer que cette modernisation ne restera pas une succession de communiqués, de plateformes et de conférences.
Elle doit se traduire dans les consulats.
Elle doit se ressentir dans l’accueil.
Elle doit se voir dans le professionnalisme des représentants.
Elle doit surtout restaurer la confiance de la diaspora envers l’État haïtien.
Le cas de Yverick Delerme Cyril devrait, à cet égard, servir d’occasion pour le MAEC de regarder son propre fonctionnement dans le miroir.
Non pas pour condamner un homme.
Mais pour évaluer un système.
Car si les mêmes comportements se répètent dans plusieurs représentations, le problème ne sera plus individuel. Il deviendra institutionnel.
Notre diplomatie doit changer de visage
Haïti n’a pas besoin d’une diplomatie qui se contente de changer ses outils.
Elle a besoin d’une diplomatie qui change sa culture.
Une diplomatie qui comprend que le citoyen haïtien vivant à l’étranger n’est pas un administré de seconde catégorie.
Une diplomatie qui sait que la dignité d’un ressortissant doit être défendue autant que les intérêts de l’État.
Une diplomatie qui comprend enfin qu’un consul n’est pas seulement un fonctionnaire derrière un bureau, mais le visage de la République auprès de ses citoyens.
Raina Forbin a donc une responsabilité considérable.
Elle peut faire de la modernisation du MAEC une véritable réforme institutionnelle.
Mais pour cela, il faudra aller au-delà des plateformes et des discours.
Il faudra moderniser les pratiques, les mentalités et surtout la manière de servir les Haïtiens.
Car si tous les consuls devaient ressembler à Yverick Delerme Cyril, une question finirait inévitablement par s’imposer :
où va réellement la « modernisation » prônée par Raina Forbin ?
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