Pourquoi sommes-nous si prompts à condamner les nôtres ?
Une nouvelle polémique oppose, une fois de plus, des Haïtiens autour d’un sujet qui touche à nos relations avec la République dominicaine. Cette fois, le point de départ est une déclaration du footballeur haïtien Wilson Isidor après la rencontre entre les deux sélections. Quelques mots prononcés dans le contexte passionnel d’un match ont rapidement dépassé le cadre sportif. Et, comme trop souvent, certains Haïtiens se sont empressés de réclamer des sanctions contre leur propre compatriote.
Le désaccord avec Wilson Isidor est parfaitement possible. Ses propos peuvent être critiqués. S’ils enfreignent les règlements sportifs, les instances compétentes disposent des mécanismes nécessaires pour les examiner et prendre les mesures appropriées. Mais pourquoi faut-il toujours aller plus loin ? Pourquoi avons-nous parfois le réflexe de vouloir punir publiquement un compatriote avant même que les institutions concernées ne se soient prononcées ?
La question mérite d’être posée sans détour : sommes-nous devenus tellement soucieux de ne pas déplaire à nos voisins que nous sommes prêts à être les premiers à condamner les nôtres ?
Cette attitude est d’autant plus préoccupante que la protection des Haïtiens vivant en République dominicaine est souvent invoquée pour justifier ce type de réaction. Leur situation mérite évidemment toute notre attention. Mais protéger nos compatriotes ne signifie pas leur demander de renoncer à leur dignité, ni imposer à tous les Haïtiens une obligation permanente de filtrer leurs paroles par peur de la réaction dominicaine.
Il faut aussi éviter une confusion fondamentale. Critiquer un Haïtien n’est pas nécessairement le trahir. Le défendre n’est pas nécessairement approuver ce qu’il a dit. Une société mature doit pouvoir faire les deux : reconnaître une faute lorsqu’elle existe et refuser qu’un compatriote soit condamné uniquement pour satisfaire une pression extérieure.
Dans le cas de Wilson Isidor, laissons donc les instances sportives faire leur travail. Si une règle a été violée, qu’elle soit appliquée. Mais que cette éventuelle sanction soit fondée sur des règles, et non sur la volonté de donner des gages à qui que ce soit. C’est précisément le rôle des institutions : décider selon les faits et les normes applicables, plutôt que selon l’émotion du moment.
Nos relations avec la République dominicaine sont importantes. Elles doivent être fondées sur le respect, le dialogue et la responsabilité. Mais une relation de voisinage saine ne peut pas signifier qu’un pays doit constamment surveiller sa propre parole pour éviter de froisser l’autre. Le respect mutuel suppose que chacun puisse défendre ses intérêts, exprimer ses préoccupations et préserver sa dignité.
Nous devons également nous regarder dans le miroir. Le problème n’est pas la critique d’un compatriote. Le problème commence lorsque la critique devient une forme de surenchère : lorsque certains cherchent à démontrer leur attachement aux bonnes relations avec l’étranger en condamnant plus rapidement, plus durement et plus publiquement que les autres celui qui porte le même passeport qu’eux.
Haïti n’a pas besoin de cela. Nous avons déjà suffisamment de divisions pour ne pas en ajouter une nouvelle : celle qui consiste à opposer les Haïtiens entre eux dès qu’une controverse éclate avec un pays voisin.
Nous pouvons respecter les Dominicains sans nous déprécier nous-mêmes. Nous pouvons reconnaître nos erreurs sans humilier les nôtres. Nous pouvons défendre nos compatriotes sans approuver toutes leurs paroles.
C’est peut-être cela, finalement, la véritable maturité nationale : ne pas chercher à être applaudi par l’extérieur en étant impitoyable avec les siens.
Parce qu’un peuple qui ne sait pas défendre sa dignité tout en reconnaissant ses erreurs finit par laisser les autres définir eux-mêmes la valeur de sa parole.
La rédaction
