Carburant en Haïti : entre ajustement des prix, rareté et promesses sociales, le choix du pragmatisme
La problématique du carburant en Haïti s’impose aujourd’hui comme l’un des marqueurs les plus visibles de la crise actuelle. Entre l’ajustement des prix à la pompe, la rareté persistante du produit et l’expansion du marché noir, la population navigue dans une réalité complexe où chaque choix semble être un compromis.
Face à la flambée du prix du baril sur le marché international, l’État défend l’idée d’un ajustement des prix comme une nécessité économique. Une position que certains citoyens comprennent, conscients que la subvention du carburant représente un poids considérable pour les finances publiques. Toutefois, cette compréhension s’accompagne d’une exigence claire : que cet ajustement soit appliqué avec cohérence, à la hausse comme à la baisse.
Car dans l’esprit de nombreux citoyens, il ne peut y avoir de justice économique sans équilibre. Si les prix augmentent lorsque le marché international grimpe, ils doivent également diminuer lorsque la tendance s’inverse. L’absence de cette symétrie alimente frustration et méfiance.
Mais au-delà du débat sur les prix, c’est la rareté du carburant qui aggrave la situation. Dans plusieurs régions, trouver de l’essence relève du parcours du combattant. Les stations sont souvent à sec, les files d’attente s’allongent, et l’incertitude devient la norme.
Dans ce vide, le marché noir prospère. Et avec lui, des pratiques excessives. Des citoyens témoignent avoir payé jusqu’à 3 000 gourdes pour un gallon de gasoline. À ce niveau, le problème dépasse la simple question du coût : il s’agit d’un système totalement dérégulé, où les règles n’existent plus.
Face à ce constat, une partie de la population adopte une posture pragmatique. Beaucoup estiment aujourd’hui qu’il vaut mieux payer un carburant disponible à un prix ajusté que de dépendre d’un marché noir imprévisible et exorbitant.
Comme le dit l’expression créole : “Pito nou wè twoub pase nou pa wè anyen menm.” Cela ne traduit pas une résignation, mais une forme de lucidité. Mieux vaut faire face à une réalité difficile mais maîtrisée que de sombrer dans un désordre total.
Les témoignages recueillis vont dans ce sens.
“Je préfère payer à la pompe, même si c’est cher, plutôt que de courir derrière le carburant”, explique un chauffeur.
“Le marché noir nous met à genoux. Au moins avec un prix clair, on peut s’organiser”, ajoute un commerçant.
“Le plus important, c’est la disponibilité. Sans ça, tout devient chaos”, insiste une mère de famille.
Cependant, cette ouverture à l’ajustement ne signifie pas un blanc-seing accordé aux autorités. Plusieurs catégories de citoyens posent des conditions essentielles. Elles affirment être prêtes à suivre la politique de l’État, à condition que celui-ci garantisse la sécurité, la libre circulation et une distribution normale du carburant.
Car sans sécurité, aucune réforme ne peut fonctionner. L’insécurité alimente la rareté, perturbe les circuits d’approvisionnement et renforce le marché noir.
Parallèlement, le gouvernement annonce des mesures d’accompagnement pour atténuer les effets de ces ajustements. Une enveloppe de plus de 7,4 milliards de gourdes a été prévue pour financer des programmes sociaux en faveur des couches les plus vulnérables.
Si cette annonce représente un signal important, elle suscite aussi des interrogations. La population attend des résultats concrets, transparents et rapidement visibles. Car dans un contexte aussi fragile, les promesses ne suffisent plus.
Ainsi, la crise du carburant dépasse largement la question énergétique. Elle met en jeu la gouvernance, la crédibilité de l’État et la confiance des citoyens.
Au final, entre ajustement des prix, rareté du produit et interventions sociales annoncées, la population semble avoir fait un choix : celui du pragmatisme. Accepter une réalité difficile, mais exiger en retour un minimum d’ordre, de cohérence et de responsabilité.
Car plus que le carburant, c’est la stabilité du quotidien qui est en jeu.
Paul Abraham
Lakay info509
