Le cerf-volant en Haïti, une tradition en voie de disparition
Pendant longtemps, le cerf-volant a occupé une place essentielle dans l’enfance haïtienne. À l’approche du carême, dès que le vent se levait, les quartiers s’animaient. Dans les rues, sur les terrains vagues ou au sommet des collines, des dizaines de cerfs-volants prenaient leur envol, colorant le ciel et rythmant les journées des plus jeunes.
Fabriqué à partir de matériaux simples comme du papier, des tiges de bois et de la ficelle, le cerf-volant était bien plus qu’un jeu. Il incarnait la créativité, la débrouillardise et l’esprit de partage. Chaque enfant y mettait sa touche personnelle, et chaque envol devenait une petite victoire.
Aujourd’hui, cette pratique tend à disparaître. Les écrans ont peu à peu remplacé les jeux de plein air, les espaces pour courir se font plus rares et la transmission de cette tradition s’affaiblit. Dans plusieurs quartiers, le ciel autrefois rempli de cerfs-volants reste désormais vide.
Souvenirs d’enfance
Assis devant sa maison, Jean, la cinquantaine, replonge dans ses souvenirs. Il se rappelle avec précision l’excitation qui marquait cette période de l’année.
« Dès que le vent commençait à souffler, on savait que c’était le moment. On laissait tout pour aller fabriquer notre cerf-volant. On cherchait du papier, des morceaux de bois, on se débrouillait avec ce qu’on avait. Et quand il montait enfin, c’était une fierté énorme. »
Michel, lui, insiste sur les sensations. Pour lui, le cerf-volant était une expérience presque physique.
« On tenait la ficelle, on sentait le vent tirer doucement. Il fallait faire attention, trouver le bon équilibre. Quand ça montait bien, tu sentais que tu contrôlais quelque chose. C’était une sensation forte, mais agréable. »
Pour Paul, le cerf-volant était aussi un jeu de compétition entre amis.
« On se défiait tout le temps. Qui allait monter le plus haut ? Qui allait rester le plus longtemps dans le ciel ? Quand ton cerf-volant dominait les autres, tu étais fier. C’était comme une victoire. »
André, aujourd’hui père de famille, évoque surtout l’évasion que procurait ce moment.
« Quand je regardais mon cerf-volant là-haut, j’oubliais tout. Les problèmes, les soucis… tout restait en bas. C’était un moment de liberté totale. »
Un symbole de liberté et de partage
Pour un enfant en Haïti, le cerf-volant représente avant tout la liberté. Le voir s’élever dans le ciel donne l’impression que tout devient possible. Pendant quelques instants, les contraintes du quotidien s’effacent, laissant place à l’imaginaire et à la joie.
Le cerf-volant est aussi un puissant vecteur de lien social. Sa fabrication se fait souvent en groupe, entre amis, frères ou voisins. On échange des idées, on s’entraide, on apprend ensemble. Ce jeu enseigne la patience, la persévérance et le sens de l’effort.
Une tradition menacée
Malgré sa richesse culturelle, cette tradition s’efface progressivement. L’évolution des modes de vie, l’omniprésence des technologies et le manque d’espaces adaptés contribuent à son recul. De nombreux adultes constatent avec regret que les jeunes générations ne vivent plus ces moments simples mais marquants.
Jean résume ce sentiment avec nostalgie.
« Avant, on n’avait pas grand-chose, mais on savait créer notre bonheur. Aujourd’hui, les enfants ont beaucoup plus, mais ils ne connaissent pas ce plaisir-là. »
Préserver une mémoire vivante
La disparition du cerf-volant ne concerne pas seulement un jeu. Elle touche à une part de l’identité culturelle et de la mémoire collective. Préserver cette pratique, c’est aussi maintenir un lien entre les générations et transmettre des valeurs essentielles.
Dans le ciel haïtien, un cerf-volant qui s’élève raconte une histoire. Celle d’une enfance libre, inventive et pleine d’espoir. Une histoire qu’il devient urgent de ne pas laisser disparaître.
Wilner Jean
Lakay info 509
