Organiser la dérive : quand le profit piétine la dignité
À observer certaines manifestations festives qui se multiplient aujourd’hui en Haïti, notamment au Cap-Haïtien, une évidence s’impose : la dérive n’est ni spontanée ni accidentelle. Elle est organisée, pensée, structurée. Et derrière les lumières, la musique et les couleurs, se dessine une réalité bien plus sombre : celle d’un système où la dignité humaine devient une variable d’ajustement au service du profit.
Le « Festif Color », présenté comme un simple événement récréatif, s’inscrit en réalité dans une logique commerciale assumée. Rien n’y est laissé au hasard. L’ambiance, les mises en scène, les interactions : tout concourt à capter l’attention, à générer de l’engagement, à produire du contenu viral. Mais à quel prix ? Celui de l’exposition du corps féminin, instrumentalisé comme principal vecteur d’attraction.
Les organisateurs ne peuvent se réfugier derrière le paravent de la liberté individuelle. Car ils ne sont pas de simples spectateurs d’un phénomène social : ils en sont les concepteurs et les bénéficiaires. En créant un cadre où l’intimité devient spectacle, ils orientent les comportements, définissent les normes implicites et exploitent une quête de visibilité profondément ancrée chez une jeunesse en manque de repères et d’opportunités.
Il est dès lors légitime de s’interroger sur la nature du consentement dans un tel contexte. Peut-on parler de choix libre lorsque celui-ci est conditionné par la précarité, l’absence d’alternatives et la pression sociale du regard numérique ? Lorsque la reconnaissance sociale semble passer par l’exposition de soi, la frontière entre liberté et contrainte devient dangereusement floue.
Ce qui se joue ici dépasse largement le cadre d’un événement isolé. Il s’agit d’un modèle économique où la vulnérabilité devient une ressource exploitable. Les corps sont transformés en supports visuels, les participantes en contenus, et l’ensemble en produit monétisable. Cette logique marchande, dénuée de garde-fous éthiques, participe à banaliser la chosification et à redéfinir les critères de valeur sociale.
Plus préoccupant encore est le silence voire l’inaction des instances de régulation. L’absence d’un cadre juridique clair laisse le champ libre à toutes les dérives. Aucun standard, aucune limite, aucune protection réelle ne vient encadrer ces pratiques. Cette zone grise profite directement aux organisateurs, qui opèrent dans une impunité quasi totale.
Il ne s’agit pas ici de condamner une jeunesse en quête d’expression ou de visibilité. Elle est, au contraire, le reflet d’un système en crise. Mais cette réalité ne saurait exonérer ceux qui exploitent cette fragilité à des fins lucratives. Car organiser un tel spectacle, c’est faire un choix. Celui de privilégier le gain au détriment de la dignité. Celui de transformer des individus en outils de rentabilité.
En définitive, la responsabilité des organisateurs est entière. Ils ne créent pas seulement un événement : ils participent à façonner un imaginaire collectif, à imposer des normes, à légitimer des pratiques. Et en choisissant de valoriser l’exposition de l’intime comme moteur d’attractivité, ils contribuent à installer une culture où exister passe par se montrer, quitte à se déposséder de soi-même.
Refuser de nommer cette responsabilité, c’est accepter que la dérive se normalise. C’est tolérer que le divertissement devienne un espace d’exploitation déguisée. Et c’est, surtout, abandonner une partie de la jeunesse à une logique où la dignité n’a plus de valeur que si elle est monnayable.
La rédaction
